mercredi 3 janvier 2007

Emission TV : Drame en un acte


Une alarme stridente retentit, rompant le calme relatif qui régnait dans le grand hall de la Maison de la radio. Une vingtaine de têtes pivotent vers les portes tournantes. Piégées à l’intérieur, deux quadragénaires aux joues empourprées piaffent d’impatience. Dans leur hâte, elles n’ont pas respecté la règle, elles ont poussé le battant. La sirène s’interrompt, les portes tournent enfin. Elles s’engouffrent dans l’interstice et s’avancent précipitamment vers le petit groupe qui attend à l’accueil. Soudain conscientes du bruit de leurs talons sur le carrelage et des regards braqués sur elles, elles ralentissent et se glissent en queue de peloton. Réajustant une boucle rebelle, la blonde glisse à la rousse, dans un murmure essoufflé mais ravi: « c’est bon, y a pas trop de monde, on va pouvoir voir Jean-Luc .» Une hôtesse tirée à quatre épingles s’avance : « Pour ‘Toute une histoire’, c’est par ici. »
Le studio est encore plongé dans la pénombre. Alors que le groupe prend docilement sa place sur des marches peu confortables, des murmures réprobateurs se font entendre à l’arrière , où les deux retardataires jouent des coudes pour accéder au premier rang. Soudain, une lumière crue inonde le studio, les yeux se plissent. Soupirs désappointés, toujours pas de Jean-Luc. « Attends, avec cette lumière, il nous faut plus de blush ».Alors que les deux groupies en chemises bariolées s’apprêtent, une jeune femme, casque-micro vissé sur la tête, vient haranguer le public. Aujourd’hui, « Les histoires d’amour brisées en vol » : un homme dont la femme meurt le jour de leur mariage, une femme enceinte dont le mari se suicide ; alors pas de rires, pas de bavardages, des mines « en accord avec le sujet » si possible. Et des applaudissement après chaque reportage, ou sur le signe du monsieur debout à gauche. Et pas de regards caméra.
Au premier rang, une main se lève. « On va passer à la télé ? » Sourire forcé de la jeune femme, « c’est possible madame, mais il faut pas regarder la caméra, hein ? ».
Les vingt minutes de patience supplémentaires finissent par payer. La rumeur se répand comme la poudre, les cous se tordent. « Je l’ai vu, il arrive, Jean-Luc arrive » glousse la rousse. « Chut !» réprobateurs.
Costume impeccable, front plissé, une main sur l’oreillette, l’homme pressé tant attendu, fiches à la main, fait son entrée dans un silence religieux. Hochement de tête. Sourire N°32. « Bonjour à tous. Nathalie vous a briefés. Suivez les instructions. On va passez un bon moment. » Alors qu’il va quitter le plateau, son regard expert s’arrête sur le premier rang. Deux groupies retiennent leur respiration, le visage en feu. Claquement de doigts, regard sévère. « Nathalie, aujourd’hui, sujet sérieux. Ces chemisiers de couleurs derrière les invités, c’est pas possible. Elles passent au fond. » Deux bouches s’ouvrent, aucun son ne sort. Sur un geste de Nathalie, les deux groupies déconfites rejoignent le dernier rang, tête basse. Elles sont tellement mortifiées que le reste du groupe, auparavant agacé, compatit. « Et n’oublie pas les mouchoirs pour les invités » lance Delarue en regagnant les coulisses, ignorant qu’avant même le début d’émission, le drame a déjà eu lieu.

1 commentaire:

Anonyme a dit…

Marrant! Visiblement, c'est aussi affligeant en coulisses qu'à la télé. Le public de Jean-Luc est bien tel qu'on l'imagine.

Par contre, pour parler de Delarue, j'aurais plutôt écrit qu'à son arrivée, la poudre se répand comme une trainée de rumeur...