mercredi 3 janvier 2007

Chose vue : Parfum d'opprobre


On l’entend arriver avant même de la voir. Claquements de talons, cliquetis de bracelets, froufrous d’étoffes. On la sent arriver avant même de la voir. Couvrant les odeurs moites de sueur et d’urine, les lourdes effluves de Channel n°5 s’engouffrent dans la rame. Une bottine ourlée de fourrure, un pan de foulard Hermès, des cheveux d’un jaune douteux ; de sa main manucurée à peine visible sous les pierreries, elle baisse le strapontin du métro et s’assoit avec un soupir forcé. Il est huit heures, le train passe de tunnels en tunnels, elle garde ses lunettes noires. Elle regarde alentours, s’attarde sur une jupe, sans doute trop vulgaire, des baskets, sans doute trop usées, marque sa désapprobation d’une moue exagérée. Un chauffeur malade ? Une pénurie de taxis ? La voilà forcée de frayer avec le bas peuple dans les entrailles de Paris.
Les freins crissent, la rame s’arrête. « Montparnasse Bienvenüe » annonce la voix métallique. Les portes s’ouvrent.
On l’entend arriver avant même de le voir. Voix alcoolisée, incohérent soliloque, jurons étouffés. On le sent arriver avant même de le voir. Couvrant les lourdes effluves de Channel n°5, des odeurs moites de sueur et d’urine s’engouffrent dans la rame. Imper usé jusqu’à la lime, visage sale, accordéon centenaire ; de sa main aux ongles rognés, il retient les portes et se hisse à l’intérieur avec un soupir fatigué. Avec des gestes mesurés, il passe les vieilles lanières de cuir craquelé sur ses épaules, comme pour embrasser son instrument. La joue posée sur son accordéon, il fait jouer le soufflet : l’homme et l’appareil prennent leur respiration avant de s’élancer. Une voix éraillée sur des notes discordantes. Les conversations cessent. L’homme et l’instrument sont trop usés. Le nez froncé, la bouche pincée, recroquevillée pour ne pas qu’il la frôle, elle tente d’occulter jusqu’à son existence.
« Rennes ». Les freins crissent, la rame s’arrête. Ils sortent. Les portes se referment. A l’intérieur plane encore l’improbable parfum de leurs odeurs entremêlées.

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