mercredi 21 mars 2007

Enquête : Les oubliés du Canal Saint Martin

Après trois mois d’occupation, il reste une soixantaine de tentes de sans-abri le long du canal Saint Martin, sur les 260 qui occupaient les berges au plus fort du mouvement. Malgré le « plan d’action renforcé » mis en place par le gouvernement le 8 janvier et la promesse de départ faite par le leader des Enfants de Don Quichotte, la situation ne cesse de se dégrader pour les quelque quatre-vingt SDF restants et les riverains, excédés par les nuisances sonores et l’omniprésence de drogue et d’alcool. Chronique d’une explosion attendue.


Sur la passerelle qui enjambe l’écluse du Quai de Jemmapes, dans le Xéme arrondissement de Paris, quelques passants s’attardent, appuyés contre la balustrade. Le soleil a déjà disparu derrière les immeubles, une brise glaciale souffle par intermittence. Une sonnerie stridente retentit soudain. A quelques mètres en contrebas, les barrières du pont tournant s’abaissent : une péniche de touristes s'apprête à franchir l'écluse. L’un des badauds, petite trentaine et look baroudeur, sort son appareil photo et commence à mitrailler. Mais ce n’est pas la mise à niveau des eaux du canal qui l’intéresse. Agrippé à la balustrade, un petit garçon observe lui aussi la berge : « C’est quoi toutes ces tentes maman? C'est qui les gens ?» La mère, embarrassée, se lance dans une explication plutôt floue, avant d’entraîner plus loin son bambin. Deux touristes allemands prennent leur place, échangent tous bas quelques mots avec des moues mi-fascinées, mi-dégoûtées.

Le spectacle, c’est la soixantaine de tentes qui s’alignent toujours le long du canal, à hauteur du Quai de Valmy. Le camp ne ressemble plus vraiment aux images qui inondaient la télévision à la mi-décembre : 260 tentes rouges, un petit village, grouillant de bénévoles et de riverains venus apporter de la nourriture ou du café, des SDF militants, le leader des Enfants de Don Quichotte, Augustin Legrand, en héros des opprimés, des journalistes partout.

Alors que la nuit commence à tomber, deux petits groupes de SDF à la démarche lourde, au verbe haut, inintelligible et alcoolisé, errent entre des tentes sales à moitié effondrées, couvertes de graffitis. « Après le plan d’action renforcé du gouvernement, les Don Quichotte avaient promis de lever le camp. Et regardez ça, non seulement les SDF sont toujours là, mais c’est devenu un véritable dépotoir, » se plaint un passant. « Avant, je marchais le long du canal pour rentrer du travail parce que c’était une belle balade. Maintenant, je prends le trottoir et je me bouche le nez. » Il est vrai que malgré la présence d’une cabine WC - une seule, pour une petite centaine de personnes-, l’odeur acre de l’urine empeste le campement. « Je comprends que les riverains en aient marre », ajoute l’homme avant de s’éclipser.

L’attitude des habitants du quartier a en effet changé. L’élan de solidarité a peu à peu faiblit, laissant place, au bout de trois mois d'occupation du canal, à un ras-le-bol généralisé. « L’alcool, la drogue, le bruit, les rixes, à toutes heures du jour et de la nuit, c’est vraiment plus possible. On appelle les flics, mais je pense qu’ils ont reçu la consigne de ne pas intervenir », témoigne Odette Moune de l’Association des Riverains du Canal Saint Martin, crée en 2001, bien avant l’arrivée des tentes, mais déjà dans le but de manifester contre les nuisances sonores de groupes de jeunes et de sans-abri. « Au début je venais apporter des denrées, on était avec les SDF. Avec l’annonce du plan de janvier, on a vraiment cru avoir gagné, et pour eux, et pour nous. Mais après les premiers départs, la situation, au contraire, a empiré. Encore une fois, et pour eux, et pour nous. Le camp part à vau l'eau. Ça fait des mois qu’avec les assos’ type Emmaüs et compagnie, on tire la sonnette d’alarme. Mais pas que nous : regardez le rapport de la Cour des Comptes de Seguin sur le traitement des SDF. Pourtant, rien ne se passe au gouvernement. Des paroles, rien de concret. La situation pourrit, les rues se vident ».

Pourtant, en cette fin d’après midi, les passants en poussette, rollers ou vélos, sont encore nombreux et le Café du Canal, au coin de la rue de la Grange aux Belles, ne désemplit pas. Sam, un des serveurs, hausse les épaules : « Pour nous ça n'a rien changé, enfin je crois pas, non », marmonne-t-il, avant de se reprendre : « Mais on a beaucoup d’habitués. Un truc comme ça, c’est sûr que c’est pas trop bon pour le commerce, demandez donc à Marie, de la libraire d’en face! » Mais chez « Design Bookstore », comme au restaurant « Chez Prune » ou au magasin de vêtements « Quai 71 », les commerçant se défendent de considérer le campement comme une nuisance. C’est toujours au commerce d’à côté ou d’en face qu’on attribue les plaintes. « Les gens sont hypocrites s’ils vous disent qu’ils s’en foutent : ils font des pétitions, ils portent plainte, ils envoient les flics. Des sourires devant et des coups de poignard dans le dos. Moi je comprends qu’ils en aient marre, alors justement, pas besoin de coups en douce ». L’adepte du franc parlé, c’est Jean. Stationné à côté du coin ravitaillement (une table avec de l’eau chaude pour le café et quelques bidons d’eau minérale sous une bâche bleue qui claque au vent), aux côtés de deux agents de sécurité envoyés par la mairie, il surveille le camp. « Je suis bénévole Don Quichotte pour la sécurité maintenant, mais il y a un mois, j’étais l’un deux. »

Avec Jean « pas aigri, mais lucide », gouvernement, associations, riverains, sans-abri, tout le monde en prend pour son grade. « Les Don Quichotte ici, ben, y en a un, moi. Ils nous ont aidé, c’est sûr. Mais maintenant qu’ils ont eu leur pub et fait ami-ami avec le gouvernement, y a plus personne. C‘est aujourd’hui que ça va mal, avec ceux qui restent, mais ils sont plus là. Je suis bien placé pour voir le dessous des cartes : j’ai fait les tentes, le Fort, et le foyer Saint Jacques. » Le Fort en question, c’est celui de Nogent-sur-Marne, réquisitionné par le gouvernement. Le 22 février, Dominique de Villepin le présentait sur France 2 comme « la réponse à la situation du canal », pour le départ des derniers SDF. « Sauf que le fort, y a belle lurette qu’il est plein, affirme Jean. Là-bas, y a pas à dire, c’est le luxe : on est à trois dans 53m², y a un grand parc, pas d’horaires, et on nous donne une carte orange 3 zones. J’y ai passé une nuit, et on m’a transféré au foyer Saint Jacques, près de Denfert : on est 2 dans 12m², pas de tickets de transport, et si tu rates le p’tit déj à 7h30, c’est foutu pour la journée. » A la télévision, De Villepin avait aussi promis « une réponse en matière d’hébergement longue durée ». « Vous savez , les médias, à part pour venir nous filmer comme des animaux de foire…Mes infos, je les lis dans Metro, et c’est des conneries. Il y a bien eu quelques vrais logements de distribués, mais surtout pour les familles. Ça, c’est bien normal, mais pour la majorité d‘entre nous, ils proposent que du provisoire. Au Fort comme à Saint Jacques, on nous a prévenus : c’est pour six mois. Après, si on a pas trouvé de boulot, c’est dehors. Et vous croyez vraiment que des gens comme nous vont trouver du boulot en 6 mois? » Pour Jean, le gouvernement cherche à les amadouer, « au moins jusqu’aux élections. » « Rien n’est réglé », interrompt Serge, un des gardes employés par la mairie. « Dans le camp, une bagarre peut éclater à tout instant. Mais beaucoup de relogés provisoires reviennent ici nous parler : toute la situation est une énorme bombe à retardement. »

Jean, qui acquiesce, a également son mot à dire sur les sans-abri qui restent. « Il y en a quelques uns qui pensent vraiment que la lutte continue »,dit-il en citant notamment les SDF qui ont crée un collectif dissident des Don Quichotte, ‘Les oubliés de Saint Martin‘. « Mais la plupart des gens qui restent là ne partiront jamais. Il y a trois catégories : ceux qui veulent pas bouger parce qu’ils ont des rêves de grandeur et voudraient qu’on leurs file un F3 pour rien; les poivrots, qui même si on leurs donnait un logement, le transformeraient en porcherie et préfèrent de toute façon vivre en bande dans les rues; et les sans papiers, qui risquent pas d’être relogés. Le SAMU peut camper là des mois, ça changera rien. »

En effet, de l’autre côté du canal, dans leur camionnette blanche, deux membres du SAMU Social, Éric et Stéphane, viennent de prendre le relais de l’équipe de jour. « On est là presque 24h sur 24, confirme Éric. On essaye de trouver des solutions au cas par cas. Évidemment, les derniers sont les plus durs à faire partir. Certains sont trop alcoolisés ou drogués -donc dangereux- pour pouvoir être placés en foyer, beaucoup relèveraient de la psychiatrie. Et puis il y a les étrangers : des Roumains, des Algériens, des Romes… Certains ne parlent pas du tout français.» Les deux bénévoles se regardent, secouent la tête, finissent par avouer qu’ils sont désemparés. « Maintenant que les médias sont occupés par la présidentielle, on est seuls : les associations, le gouvernement, plus personne ne fait d’effort quand il n’y a plus les caméras. Alors ça s’éternise.. » Des invectives fusent soudain. Près d’une banderole déchirée « Ni tentes, ni foyer, ni hôtel », deux hommes visiblement éméchés se disputent une bouteille. « Ça va vraiment mal finir » , commente Stéphane.

Vendredi 16 mars au matin, deux sans-abri, Louis et Réza, ont été retrouvés morts dans leurs tentes. Overdose de méthadone semble-t-il. A la suite des voitures de secours et de police, les caméras des journalistes ont refait leur apparition. Aussitôt, le leader de Enfants de Don Quichotte et les élus socialistes et communistes du Xème ont exprimé leur révolte, et la nécessité d’en finir, « au plus vite » , avec cette déplorable situation.

vendredi 2 mars 2007

Portrait : Fallen Santa

« Are they still here ? » he shyly enquires. Standing ten meters away from his usual spot, half-hidden behind a wall, Jean glances nervously at the RATP agents. They are stopping passengers to verify their tickets on the very spot where Jean stands all year long to beg, in the corridor between line 3 and 4 at the Réaumur-Sébastopol station. « It’s the third day in a row they’re here », he adds, slowly shaking his head, resignedly putting his shoulders back against the wall. Even tough it is obvious by the look on his face, he will not dare say aloud that this disruption of his routine upsets him. His movements are slow, his words scarce. Head bowed, his chin on his chest, his eyes cast downward, he holds a piece of cardboard. Just one word, neatly written in block letters : “Merci”. He seems oblivious of the flow of people passing by. With his white beard, round belly and the worn red coat he always wears, he looks like a fallen Santa.

A young woman in a suit approaches, smiling as she comes closer. He raises his head and stretches out a lightly shaking hand she kindly takes in both hers. “Good morning, how are you today? The agents keep bothering you, don’t they?”, she inquires, slipping a coin in his hands. A shy smile wrinkles his face, his eyes meet hers for no more than a few seconds, his voice is a whisper : “I’m fine, thank you. Have a good day miss”. “He is so nice and polite, he reminds me of my grand father, the young woman explains, it breaks my heart to see him here. You can tell that he is ashamed of having to beg. I don’t know his story, he is really shy. I stop by every day on my way to work, sometimes to give him something, sometimes just to exchange a few words.”

Jean won’t tell his age, but he seems to be around sixty. Twenty years in the streets have made him hard to win over. He does not complain, leaving to guess what his life is through his silences, or what he doesn’t tell, more than through his words. His routine is what keeps him going. “The shelter closes at a quarter to six, just around the time the metro opens, he explains. If I have any money left from the day before, I have a coffee in a bar. But I don’t linger. The best hours are when people go to work.” He does not acknowledge it plainly, but Jean never has lunch, preferring to save money in case the shelter is too packed and he has to find a hotel. Managing to sleep in a bed and have a shower every day are his unspoken pride. “I prefer not eat much but sleep in a bed”, he admits. With few words, he infers that sleeping in the streets is too dangerous for a man of his age. “The young regroup, they have dogs. I’m not very strong...” he confesses. But shelters are sometimes not much better. “You are supposed not to drink to be allowed to sleep here, but they manage to sneak bottles inside.” “I don’t drink” he adds, a glint of pride in his eyes. He doesn’t want to tell what led him here, but a few pieces of the puzzle slip through as he speaks. The death of a teenage girl, a broken marriage, the loss of his job. An ex-wife and an other daughter, somewhere. “I try not to think of my old life. You have to go on.”

Finding out that the RATP agents have finally left, he goes and takes his favourite spot. “I don’t blame people for not paying attention to me, he says. When I stand here, I myself try to forget about them and think of anything but what I am actually doing.” “Beg” is a word he will never utter. “Some are actually very nice, they say ‘hello’, even when they don’t have money to give, or they bring me something to eat when they are afraid I would spend the money on wine. I would never, but I don’t blame them for thinking that, stereotypes are sometimes founded. This one is”, he simply states.

It is around ten, the number of people is now scarce. “Time to go”, he says as he leaves, “thank you for the conversation.” Jean will be back at his spot around five, as the crowd fills the metro on its way home. What he does during the day, like many aspects of his life, past and present, remains a mystery.