
Au départ, ils sont deux dans le box des accusés. Deux grands gaillards, le Blanc en jogging noir, le Noir en jogging blanc. Hervé Daustaïs et Yves Fayes. Le regard dans le vague, ils ont l’air de ne pas savoir pourquoi ils sont là. Ce sont pourtant des habitués.
« Dossier n°8 » annonce le greffier. La juge attrape un dossier de la pile qui la masque presque, y jette un coup d’oeil, se tourne vers ses assesseurs. « Encore une belle paire » dit-elle avec humeur. D’une voix forte, elle interpelle les accusés et ironise sur leur peu glorieux palmarès. « Monsieur Daustaïs, vous avez été jugé à 12 reprises. Monsieur Fayes fait encore mieux, 24 inculpations depuis 1996. Vous vous êtes trouvés.» Sous les murmures consternés de la salle, elle égraine la litanie des faits pour lesquels les accusés se sont déjà distingués : port d’arme prohibé, vol en réunion, dégradation, coups et blessures. « Et je n’ai pas le temps de faire la liste complète », conclut-elle.
Cette fois, les deux récidivistes sont présentés en comparution immédiate devant la 23ème chambre correctionnelle de Paris pour vol avec violence. Complètement ivres, ils ont agressé dans la nuit du 4 décembre un homme avec un tournevis pour lui prendre portable et carte de crédit. Alors qu’elle évoque la personnalité des accusés, avec les mots « précarité », « alcoolisme » ou « RMI » en leitmotiv, l’avocat commis d’office entre en conciliabule avec Fayes, puis se met à griffonner avec frénésie.
Deux minutes plus tard, tandis que Daustaïs explique qu’il lui est impossible de travailler parce qu’il a une broche au tibia, l’avocat se lève et remet une feuille au greffier. La juge s’interrompt, agacée. Le greffier vient lui parler à l’oreille. « Des conclusions, comment ça des conclusions? » tonne-t-elle. Dédaigneusement, elle tient la feuille entre deux doigts. « C’est du gribouillage Maître, et inutilisable puisque non visé par le greffier. » L’avocat bafouille, un cas repris au pied levé, une information de dernière minute. Le greffier finit par valider le papier d’un coup de tampon. Il passe de main en main, la juge s’insurge, en appelle à ses assesseurs, la salle s’impatiente. « Qu’est-ce que c’est que cette histoire Monsieur le procureur ? », fulmine-t-elle en se levant, « le tribunal va devoir délibérer ». Incompréhension du public, il faut quitter la salle.
Dix minutes plus tard, le mystère est levé. Le procureur a inculpé Fayes depuis exactement 20 heures et 15 minutes. Soit 15 minutes de trop. Le délai pour une comparution immédiate est dépassé. Interdit, Daustaïs voit en quelques minutes son acolyte se faire retirer les menottes et partir libre du tribunal. « Ne vous réjouissez pas », prévient la juge devant le sourire de Fayes, « c’est reculer pour mieux sauter, vous serez à nouveau inculpé sous peu.»
D’abord désarçonné, Daustaïs se rend vite compte de l’intérêt de se retrouver seul dans le box. L’idée du vol ? « Fayes ». Le tournevis ? « Fayes encore ». Et l’agresseur de se transformer en bon Samaritain. « J’suis même intervenu quand j’ai vu que Fayes dégénérait sur le monsieur, j’ai aidé, la vie de ma mère. » « En lui volant son portable ?», ironise la juge.
Le commis d’office tente tant bien que mal de défendre son client. La prison ne lui a apparemment pas été bénéfique jusqu’à lors. « Le problème c’est l’alcool, ce qui lui faut, c’est une injonction de soin » plaide-t-il.
Mais le casier de l’accusé pèse bien lourd dans la balance de Dame Justice. Six mois ferme sur les huit requis par le procureur, et un mandat de dépôt. « C’est pas parce que l’un est un peu moins abjecte que l’autre qu’il doit passer pour un saint » conclut la juge. Ce soir, Hervé Daustaïs dormira en prison, seul.